Le fait qu'on n'ait pas encore donné un nom spécifique à la " crise " totalement inédite dans laquelle nous sommes plongés est révélateur de notre incapacité à la " penser ". On a seulement jusqu'ici réussi à décrire et comprendre les événements qui l'ont provoquée. Mais les experts, qui pour la plupart ne les avaient pas vu venir, semblent impuissants à " modéliser " leurs conséquences pour les prochaines années. Le mot crise est trop banal, insuffisant pour rendre compte des ruptures et des bouleversements amorcés. D'autant que les Français croyaient la crise déjà présente dans leur quotidien depuis des années. Voici qu'on leur dit (à juste titre) qu'elle commence aujourd'hui et qu'ils n'ont encore rien vu ! On comprend leur inquiétude, leur désarroi… et leur colère. C'est pourquoi ils retiennent leur souffle, attachent leurs ceintures, se préparent à une ou plusieurs années de gros temps. Et, cette fois-ci, le mal sera peut-être aussi fort que la peur.
Quel mot choisir pour nommer cette période qui s'est ouverte officiellement en 2008 et qui durera sans doute quelques temps ? C'est le vocabulaire de la psychologie plus que de l'économie ou de la sociologie qui vient à l'esprit. On pourrait, en référence à 1929, parler de Seconde dépression. Mais les termes les plus appropriés seraient plutôt délire, démence ou, plus familièrement, folie. Folie des traders obsédés par des gains virtuels à court terme conditionnant directement le montant de leur bonus. Folie des entreprises offrant à leurs dirigeants des salaires et des avantages indécents, sans se douter de leurs effets dévastateurs sur le climat social. Folie des banques et des intermédiaires qui se sont transmis de main en main des grenades dégoupillées (seul comptait le montant de commission que chacun prenait au passage). Folie, ou au moins inconscience et irresponsabilité des géants de l'automobile et d'autres secteurs qui ont cru que le lobbying pourrait éternellement retarder la prise en compte des réalités environnementales ou énergétiques, pourtant mises en évidence depuis des décennies. Folie, auparavant, des gouvernements qui ont accumulé des dettes et des déficits qu'ils sont aujourd'hui contraints d'aggraver. Nos Années folles ne ressemblent pas aux précédentes.
La conséquence de ces manquements à la morale et au bon sens s'inscrit encore dans le registre de la psychologie : c'est la paranoïa. Une perte de confiance généralisée envers les " autres ", parfois excessive ou même injustifiée. Les consommateurs se méfient des entreprises, qui se méfient des banques, qui se méfient des entreprises, qui se méfient des banques, qui se méfient des pouvoirs publics, qui se méfient des réactions possibles des citoyens. La faillite du système macroéconomique global est celle de ses différents acteurs, de ses organes de contrôle et de sanction. Plus inquiétant : l'" intelligence collective " que l'on attendait de la mondialisation s'est transformée en une " inconscience collective ". Elle a conduit à l'aveuglement, l'arrogance, la cupidité, la surdité ou la stupidité. Personne n'imaginait qu'un petit Kerviel pourrait faire perdre 5 milliards à sa banque et à ses clients, ni que son triste record serait pulvérisé (décuplé) quelques mois après par un Madoff. D'autres surprises se produiront dans les prochains jours, semaines ou mois, augmentant un peu plus la confusion. Et la nécessité de faire en sorte qu'elles soient plus improbables à l'avenir.
Il est donc temps de " penser la crise " si l'on veut " panser " ses inévitables plaies. Il y faudra de l'intelligence, du courage et de l'imagination. Pour cela, quelques conditions préalables seront nécessaires. La première est l'exemplarité. Les grands acteurs de la société devront donner des gages de bonne foi et de bonne volonté. A commencer par ceux qui n'ont pas été vigilants, qui ont commis des erreurs… ou des malversations. La deuxième condition est l'équité. Ce n'est qu'après avoir supprimé totalement les parachutes dorés, les bonus et autres stock options, réduit les revenus insensés que l'on pourra faire comprendre aux Français la nécessité de faire eux-mêmes des efforts, de revoir leurs modes de vie, d'engager la réconciliation. La troisième condition, qui implique que les deux premières soient remplies, est l'unité. Ceux dont c'est le " métier " ou le fond de commerce de critiquer les pouvoirs devront avoir une attitude vigilante mais responsable, en se gardant de jeter de l'huile sur le feu. Sous peine de voir la société tout entière s'enflammer.
Nul ne peut prédire aujourd'hui sérieusement ce qui se passera demain. Au mieux, les " Années folles " de ce début de XXIe siècle seront suivies de quelques " années molles " sur le plan économique et social. Au pire, elles déboucheront sur une révision déchirante des modes de vie, des systèmes de valeurs et du système économique, au plan national et planétaire. Un changement de paradigme et de civilisation. Mais ce pire sera peut-être le meilleur.
Gérard Mermet